C’est à l’occasion de son concert de mai 2012 au Divan du Monde qu’on me propose d’interviewer Mike Hadreas, plus connu sous le pseudonyme de Perfume Genius. Je connais bien ses deux albums, Learning (2010) et Put Your Back N2 It (2012) mais je n’ai pas trop le temps de me plonger dans sa biographie.
A travers l’écoute de ses disques, je me fais l’image d’un gars venant d’une petite ville du midwest américain, qui grandit en allant à l’église avec sa famille limite intégriste, un type qui fait son coming out dans sa chambre, seul avec son clavier, avant de se retrouver à la rue, forcé d’apprendre les règles de la mauvaise vie. Un garçon, en somme, tout droit sorti d’une chanson réaliste. Je comprends vite que ce cliché s’avère, comme quasiment tous les clichés, totalement faux. Mike vient de Seattle et il a peu fréquenté l’église.
« Je n’y allais pas très souvent. J’avais l’impression que c’était réservé aux autres, je sentais que je n’avais pas le droit d’y aller mais j’ai toujours aimé l’atmosphère de l’église, le sentiment du gospel. Peut-être que j’essaye de faire de la musique qui reproduit ce type de son. Ma mère est plutôt new age, très spirituelle, elle écoute Enya et peint des arbres… Mon père est quelqu’un de spirituel mais pas dans un sens religieux. Quand j’étais enfant j’ai pris des cours de piano mais je n’ai commencé à écrire ma propre musique que quand j’ai enregistré Learning il y cinq ans. »
3 ans se sont donc passés entre l’enregistrement et la sortie Learning.
« Je l’ai mis en ligne, j’ai commencé à faire mes propres vidéos. Je pensais que rien ne se passerait, je le faisais pour moi, pour montrer à mes amis. Ensuite j’ai été contacté sur myspace et j’ai fini par décrocher un contrat. »
Je remarque qu’on sent assez nettement la transition entre la solitude de Learning et un certain élargissement de l’horizon dans Put Your Back N2 It. Non pas seulement parce qu’il n’apparaît plus solitaire sur la pochette du disque mais surtout parce qu’il joue désormais avec d’autres musiciens et qu’il se rapproche de la pop en diversifiant ses orchestrations et en dilatant (légèrement) la durée de ses chansons.
« Oui, c’est vrai. J’ai composé le premier après des temps difficiles, après une décennie difficile. Je vivais avec ma mère, je venais d’arrêter de boire et de prendre des drogues. J’étais quasiment toujours seul et je passais la plupart du temps à écrire cette musique. Quand j’ai commencé à travailler sur le deuxième album, ça faisait déjà deux ans que j’avais de l’aide, j’avais un copain, avec qui je vis, je parlais davantage avec ma famille, ma vie était plus remplie, il y avait plus de gens, je ne me cachais plus. Ce deuxième album est comme ça, et je voulais être sûr de pouvoir faire de la musique qui demande l’intervention de plus de personnes et qui s’adresse aussi à plus de personnes. »
Je lui demande s’il y aura un orchestre symphonique sur le prochain.
« Peut-être, oui ! Je veux vraiment des accompagnements vocaux, des chanteurs soul et des trucs du genre, ce serait marrant. Ca me plairait de faire de la musique pop qui aborde des thèmes qui ne sont pas très populaires, qui parle de choses sombres, compliquées ou émotionnelles. J’aime l’idée de trouver des airs très prenants et de les combiner avec des paroles moins évidentes. »
A l’époque où les gays se normalisent, Perfume Genius aborde explicitement sa vie de pédé sous un angle plutôt mélodramatique. Pourquoi ?
« La musique est gay parce que je suis gay. Les gens me demandent pourquoi je fais des chansons à la thématique gay, c’est juste que quand j’écris une chanson d’amour, je suis gay donc je parle d’un homme… Pour ce qui est de la noirceur, c’est vrai que les choses s’améliorent, ça va mieux que quand je grandissais, il n’y a plus cette honte, ce que je sentais à l’époque a disparu… Mais je crois que les gays ne savent pas quoi faire avec tout ça, c’est un type très particulier et intense de honte et de prise de conscience de soi, liée à la manière dont on se tient dans le regard des autres, à notre façon de parler… on se sent éloigné et différent de tous. Quand on grandit, ce serait bizarre de vouloir guérir ça. »
La vidéo de Hood n’est elle pas aussi un commentaire sur tout ça ?
« Oui, un peu. Beaucoup des choses dans cette vidéo comme le maquillage ou la perruque, ce sont des choses qui quand j’étais petit étaient très embarrassantes pour moi. J’avais peur que les gens pensent que j’étais dégoûtant. Cette vidéo, c’était aussi une façon de me révolter que de la montrer à tout le monde. Et j’aime qu’elle soit gentille et tendre mais aussi drôle et étrange, qu’il y ait de l’amour. »
Dans la vidéo, le contraste entre le personnage frêle de Mike et celui de l’acteur porno Arpad Miklos est saisissant, comme s’il y avait différents genres de gay et peut-être une certaine inégalité entre eux.
« J’y ai pensé. On peut se dire que c’est plus facile pour un gay macho de s’assumer mais c’est surtout plus facile pour lui de se cacher. Je me peins les ongles maintenant, je ne me cache pas. A chaque fois que je dois signer une facture ou un papier, les gens s’étonnent… En plus, dans la vidéo c’est le personnage masculin qui exprime le plus de tendresse et de qualités féminines et moi je suis celui qui ne lui rend aucune attention, même si c’est moi le fragile efféminé. C’est sûr que même dans la communauté gay il y a des préjugés sur les genres, comme des gays qui disent qu’ils n’aiment pas les gays, ou certain type de gays, alors que nous sommes tous queer. J’ai rencontré beaucoup d’hommes très masculins ou très féminins et leurs poses sont pareillement artificielles, je préfère les gens qui sont simplement naturels. Et moi, je suis naturellement bizarre. »
Une autre des particularités de Perfume Genius est le format très court de ses chansons qui dépassent rarement les trois minutes.
« C’est en partie parce que je suis un peu paranoïaque, si je rajoute des paroles ou de la musique j’ai peur de perdre l’idée originale. Je veux rester clair et précis. Je ne les rallonge pas non plus en concert et c’est là, quand au bout de 45 minutes je me rends compte que j’ai joué tout mon répertoire, que je m’en aperçois. D’autre part j’aime les formats courts, j’adore lire des contes. Je trouve ça efficace mais c’est vrai que maintenant j’aimerais essayer d’écrire quelque chose d’un peu plus long. Je n’écris que pour piano mais maintenant je sais que je peux aussi introduire d’autres instruments comme la guitare. J’imagine mon prochain disque plus folk, avec des trompettes, un son plus live. »
Il disait tout à l’heure qu’il écoute beaucoup de musique. Quoi par exemple ?
« De la vieille soul des années cinquante, de la pop des années cinquante, des vieilles balades, Otis Redding… Parmi les contemporains, j’aime beaucoup Joanna Newsom qui a des morceaux de seize minutes… Elle doit écrire des pages et pages de paroles alors que moi je n’y arriverais pas. Elle est à l’opposé de moi qui écris des choses très courtes et simples mais on se rend compte que tout en écrivant de la musique complexe elle a pensé à chaque petit détail. »
Label : Beggars
