Il y a d’abord ce nom improbable mais qui bizarrement vous dit quelque chose : Jef Barbara. Serait-il la première porno star 100% queer ? Une diva disco ? Un astre égaré de la galaxie wharolienne ? Le cowboy mythique d’une marque de cigarettes ?… Un nom de légende, donc, on est forcément curieux. Et puis on apprend que Jef est québécois, qu’il chante, qu’il vient de signer chez Tricatel et que son premier vrai opus sort en mars 2012.
On tombe ensuite sur des photos : khôl, regard perçant, aguicheur et nonchalant, fringues glamour, une dégaine franchement over the top… Ce type n’a pas peur, on n’est plus curieux, on est carrément intéressés. Du coup, on a envie de brûler les étapes. Le disque ne sort qu’en mars mais nous sommes toujours en décembre : on découvre ses vidéos sur Youtube mais on ne s’y attarde pas trop, on les regarde à peine, on ne sait pas trop quoi en penser. Leur côté foutraque, artisanal, est à la fois fascinant et intimidant. La musique qui va avec en revanche, pas de doute, nulle réserve : on n’arrête plus d’appuyer sur replay.
A peine deux semaines plus tard, on décroche le rendez-vous. Ca se passe au Silencio, où Jef partage l’affiche de la soirée avec Christophe Chassol, l’autre signature Tricatel de la saison. L’atmosphère est feutrée, loungey, trop peu interlope pour nous, mais il a l’air à l’aise. Ce gars, on l’imagine partout à son affaire.
D’ailleurs, alors qu’on a tendance à idéaliser le Québec comme une sorte de paradis indie, pourquoi vient-il sortir son disque ici ?
« Je ne sais pas, je n’ai pas eu d’offres au Québec, sauf d’amis dont je respecte la direction artistique mais qui n’ont pas nécessairement les moyens de diffuser la musique d’une façon plus vaste mais j’habite toujours à Montréal, je suis ici de passage. Le disque, je l’ai enregistré à Montréal et il était déjà terminé quand j’ai signé avec Tricatel, je l’ai terminé fin 2010. J’ai fait l’album sur cassette. Au Canada, il y a plusieurs labels qui distribuent des cassettes, c’est une esthétique qui m’intéresse. « Contamination » est donc une réédition de la cassette en format digital, vinyle et CD. »
Avant de se mettre à son compte, il avait fait partie du groupe Jef & The Holograms. Le thème de la propagation infectieuse était déjà présent dans le titre de leur premier EP, « Truly Contagious » :
« J’aime ce qui est inquiétant, les mauvais pressages, mais j’ai surtout choisi ce mot pour donner une suite au titre de notre seul EP. Comme un passage de la contagion à la contamination. Et aussi parce que je trouve que la pop, d’un point de vue idéologique, lorsqu’elle est bien faite, a des vertus contagieuses voire contaminantes. Lorsqu’elle est écoutée de façon répétitive, par exemple. »
L’excellent « Flight 777 » évoque également la possibilité d’une catastrophe :
« L’idée m’est venue lors d’un retour de vacances. Il y a eu énormément de turbulences pendant le vol. Je me suis rendu compte que lorsqu’on est impuissants dans une situation, on essaye de s’agripper à quelque chose. Pour certaines personnes ça peut être de consommer de la drogue. Mais qu’est ce que tu fais dans un avion ? Tu t’accroches peut-être à un espoir, à une sorte de transcendance. Je me suis surpris à me questionner là-dessus, à avoir comme une envie de prier. »
Cette propension à raconter des histoires, à se mettre en scène dans ses chansons comme dans les clips qu’on aime de plus en plus, est une autre des caractéristiques de Jef. Bien que musicalement « Contamination » soit partout empreint de glam-rock et d’electro-disco, on y distingue deux axes ou plutôt comme une double personnalité : les titres en anglais (« Wild Boys », « Cocaine Love »…) où s’affirme le garçon de mauvaise vie et ceux en français (« Larmes de Crocodile », « Les Homosexuelles »…) à la tonalité plus douce, qui flirtent parfois avec une teen pop de bon aloi :
« Je crois être plus naturel quand je chante en anglais. En chantant en français, je chante avec un accent maniéré, plus pointu, plus européen. C’est vrai qu’en français j’ai une autre personnalité. Maintenant, est-ce plus teen pop ?… Je ne suis pas complètement d’accord même si j’adore le teen pop. Je dirais peut-être que le registre lyrique est plus tough en anglais mais en même temps « Cocaine Love » est très romantique dans son fond. Peut-être qu’il y a plus de toughness en anglais mais il n’y a rien de calculé. »
Rien n’est calculé mais tout est assumé. A une époque où les hit-parades sont dominés par une véritable course à l’outrance bling bling, l’image bricolo bariolée de Jef paraît forcément décalée. Il semble jouer avec le ridicule sans jamais s’y laisser tomber, un peu burlesque, ok, mais pas grand guignolesque :
« Quelqu’un qui voit une des vidéo pour la première fois peut penser qu’il s’agit d’une blague. Les choses ne sont pas unidimensionnelles. On n’est pas tout le temps dark, on n’est pas tout le temps uniquement drôle. Une fois que le ridicule est assumé, il prend un autre sens. Tout ce qui peut être risible dans le disque est fait avec des arrières pensées. Je ne pense pas que je suis un novateur par rapport à ça. On m’a fait remarquer que ma démarche ressemble à celle de Brian Ferry, dans la mesure où Roxy Music utilisait beaucoup l’humour sur une ligne assez fine. Bowie aussi en a utilisé en créant ses personnages. »
On l’aura compris, Jef sait où il veut aller et l’ambition aussi il l’assume :
« Ca ne me dérangerait pas d’avoir la popularité de Lady GaGa. Mon intention ultime ce n’est pas d’être underground. Oui, j’aimerais avoir de l’argent donc si je peux être aussi riche que Lady GaGa : « Yes! Why not? » La différence c’est que je ne vais pas compromettre mon intégrité artistique. Je veux avoir des millions de dollars mais à condition de pouvoir faire ce dont j’ai envie ! »
La fin de l’interview approche, on trouve cette conclusion un peu grandiloquente, ce n’est pas le genre de Jef :
« Je suis loin d’avoir fait tout tout seul. J’ai eu beaucoup d’aide de plusieurs personnes dédiées. La plupart des chansons ont été composées en collaboration avec d’autres musiciens. J’ai en revanche écrit tous les textes, sauf pour « Larmes de Crocodile » dont les paroles sont de Daniel Vanchesteing qui a aussi fait les arrangements de l’album. »
Et puis il s’en va se reposer côté jardin pour revenir sur scène, en pleine forme, deux heures plus tard. On se découvre tout à coup une vocation de Madame Soleil : 2012 année Barbara ?
Label : Tricatel
EP Wild Boys Remixes, sortie le 6 février 2012
Album Contamination, sortie le 5 mars 2012

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